• POEMES D'AUTEURS : L'homme et la mer

    POEMES D'AUTEURS : L'homme et la mer

     

    Homme libre, toujours tu chérira la mer

    La mer est ton miroir, tu contemples ton âme

    Dans le déroulement infini de sa lame,

    Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

     

    Tu te plais à plonger au sein de ton image

    Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur

    Se distrait quelquefois de sa propre rumeur

    Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

     

    Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets,

    Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes,

    Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,

    Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!

     

    Et cependant voilà des siècles innombrables

    Que vous vous combattez sans pitié ni remord,

    Tellement vous aimez le carnage et la mort,

    Ô lutteurs éternels, ô frères implacables.

    -Charles Baudelaire

    ’Les fleurs du mal’’

    (1857)

    Commentaire

     

    Son voyage à l'Île Maurice avait révélé à Baudelaire la beauté de la mer. Voyant en elle le symbole de l’évasion, de l’appel vers ce qui n’est pas, vers l’illimité, il la célébra souvent dans son oeuvre, en particulier dans le poème en prose intitulé ‘’Déjà’’, où, comme il faisait allusion à ce voyage, il évoquait «cette mer si infiniment variée dans son effrayante simplicité, et qui semble contenir en elle et représenter par ses jeux, ses allures, ses colères et ses sourires, les humeurs, les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront !» C’était en fait un lieu commun philosophique qui procédait de Chateaubriand : l'âme est infinie, la nature est son miroir.

    Dans ce poème, il le développa, ayant pu, sans qu’il soit possible de l’affirmer, avoir dans l’esprit deux très belles pages de Balzac dans ‘’L’enfant maudit’’, dont il suivit le mouvement, au moins dans la première partie. Le romancier avait imaginé une sorte de dialogue passionné entre l’enfant et la mer, idée que reprit Baudelaire, mais en l’interprétant et en lui donnant un sens nouveau.

    Il parut la première fois en octobre 1852, dans ‘’La revue de Paris’’ sous le titre ‘’L’homme libre et la mer’’, qui insistait davantage sur le vrai sujet de ces vers : ce n’était pas l’homme en général, mais l’homme libre qui aimait la mer ; et l’homme libre, c’est le bohémien, l’artiste, le poète.

    En quatre quatrains d’alexandrins (ce qui peut faire croire qu’on a affaire à un sonnet) aux rimes embrassées, le poète, dans une structure en miroir, mit en scène et développa les analogies entre l'être humain et la mer, qui étaient pour lui également mystérieux et tourmentés, pour finalement regretter l’éternel affrontement de ces jumeaux ennemis. Aussi la dernière strophe s’oppose-t-elle aux trois autres.  

     

    Première strophe :

    L’entrée en matière est remarquable. Le poète apostrophe l’être humain, le vocatif initial, «Homme libre», étant habilement isolé, et la coupe irrégulière du vers 1 donnant beaucoup d’élan à la phrase exclamative qui affirme l’amour de l’être humain pour la mer. Il est tutoyé, et tout le poème est marqué par la récurrence de «tu» sujet, de I'adjectif possessif de la deuxième personne.  

    Ce début peut correspondre à celui de Balzac : «À force de chercher un autre lui-même auquel il pût confier ses pensées et dont la vie pût devenir la sienne, il finit par sympathiser avec l’Océan. La mer devint pour lui un être animé, pensant.»

    Au vers 2, par la métaphore du miroir, le poète établit l’existence d’une ressemblance entre Ia mer et l’«âme» de I'être humain, qui se regarde dans la première avec une complaisance narcissique. L’égalité entre les deux protagonistes est rendue par celle des hémistiches.

    Mais, la phrase se continuant, après un enjambement efficace, il se révèle, dans les vers 3 et 4, que l’être humain se reconnaît à la fois dans la surface mouvementée (le mouvement étant bien signifié par l’ampleur, la liquidité, les rimes intérieures, du vers 3) et la profondeur de la mer. Cette profondeur, assimilée à celle de l’«esprit» de l’être humain, est désignée par une litote qui, au nom «gouffre» joint l’adjectif «amer» (où on peut y voir comme l’union des mots à la rime que sont «âme» et  «mer»), ce qui suggère un abîme intérieur plein d’une amertume morale comparée à l’amertume de l’eau salée.

    Balzac avait écrit : «Familiarisé dès le berceau avec l’infini de ces campagnes humides, la mer et le ciel lui racontèrent d’admirables poésies.»

    On remarque l’effet des rimes embrassées dans cette strophe : l’écho «mer-amer» encadre l’écho «âme-lame». La rime «mer-amer» allait, devenue «mers-amers», être reprise par Baudelaire dans ‘’L'albatros’’ (vers 2 et 4) et dans ‘’Le voyage’’ (vers 6 et 8).

     

    Deuxième strophe :

    D’abord, eIle développe la suggestion d’une contemplation narcissique qui avait été donnée au vers 2, avec une insistance marquée par l’allitération «plais-plon».

    Au vers 6, Baudelaire joue sur les deux sens du verbe «embrasser», «embrasser des yeux» étant un sens second (saisir par la vue, dans toute son étendue) par rapport au sens premier, «prendre et serrer dans ses bras», ce qui, en fait, est impossible : comment prendre entre ses bras la mer?

    Dans ‘’L’enfant maudit‘’, on peut lire : «Comme tous les hommes de qui l’âme domine le corps, il avait une vue perçante, et pouvait saisir à des distances énormes, avec une admirable facilité, sans fatigue, les nuances les plus fugitives de la lumière, les tremblements les plus éphémères de l’eau.»

    À la fin du vers 6, dans un habile contre-rejet, est introduit le «coeur» de l’être humain, et il faut donc attendre les deux vers suivants pour découvrir quelle étroite correspondance existerait entre les expressions des douleurs de l’être humain et de la mer, les termes pour les désigner étant significativement intervertis : le mot «rumeur» relève en fait de la mer, et le mot «plainte» relève en fait de l’être humain. «Plainte indomptable et sauvage» est une hypallage : c’est la mer elle-même, ici personnifiée, qui en fait mérite ces qualificatifs.

    Balzac parlant de la mer avait écrit : «Elle lui révélait d’étonnantes mélancolies, elle le faisait pleurer, lorsque, résignée, calme et triste, elle réfléchissait un ciel gris chargé de nuages.»

     

    Troisième strophe :

    Le poète, s’éloignant du texte de Balzac, s’adresse désormais aux deux protagonistes pour insister sur la similitude entre eux, pour mettre en parallèle des caractères communs. Par «ténébreux et discrets», il faut comprendre «mystérieux et secrets», ce que confirme le vers 12, les rimes «discrets» et «secrets» encadrant d’ailleurs la strophe, comme deux «Vous» encadrent deux «tu».

    Dans les vers 10-11, en deux formulations parallèles («nul n’a sondé» / «nul ne connaît»), il est indiqué que la similitude est celle de profondeurs mystérieuses et secrètes, qui sont elles aussi interverties : à l’être humain sont attribués les «abîmes» insondables de la mer, à celle-ci les «richesses intimes» et inconnues de l’être humain, ce qu’on n’appelait pas encore l´inconscient.

    Au dernier vers de la strophe, les deux protagonistes sont associés, tous deux étant «jaloux» (au sens aujourd’hui vieilli de «particulièrement attaché à quelque chose») de leurs «secrets».

     

    Ainsi, les trois premières strophes s’emploient à associer de manière très étroite I'être humain et la mer.

     

    Quatrième strophe :

    Commençant par une articulation logique soulignant une objection («Et cependant»), elle procède à un retournement soudain, à une nette opposition à la relation d'amour indiquée au premier vers : la mer et l’être humain sont considérés comme des adversaires acharnés («sans pitié ni remord» [cette orthographe apparaissant guère justifiée puisqu’elle n’empêche pas la différence avec «mort»]), extrêmement belliqueux et violents («le carnage et la mort»), en conflit tragique et incessant («lutteurs éternels»), cette relation passionnelle étant, comme il se doit, paradoxale, I'hostilité n’empêchant pas la fraternité («frères implacables» [cette image artificielle s’explique peut-être par le souci de faire de la mer un être masculin pour qu’on puisse la combattre comme un homme]), ou l’inverse, les deux protagonistes s'aimant et se détruisant, dans un dernier vers aux effets de parallélisme soulignés (interjection + nom + adjectif). Cette dialectique de I'amour et de la haine, de la paix et de la guerre s'explique par les similitudes, fait que I'être humain et la mer, par une sorte de fatalité, ne peuvent qu'être ennemis, éternellement et indissociablement liés par une relation contradictoire faite de combat et d'attirance.

     

    Conclusion :

    Dans ce poème s'expriment une fascination pour la mer qui remonte aux archétypes de I'inconscient collectif, une identification de l’être humain avec la mer au point que les doubles se confondent.   Toutefois, l’analogie, au lieu d’être, comme ailleurs chez Baudelaire un essor partant du concret pour monter vers la transcendance, voyage ici en boucle, ouvre moins à la contemplation de l’infini qu’à la contemplation de soi face à l’infini.

    Et cette volonté de faire correspondre, à toute force et jusqu'à la limite du possible, à chaque aspect de la mer un aspect de l'âme humaine, fait du texte un exercice de rhétorique, au ton trop didactique. Ce parallèle incessant entre les deux entités protagonistes semble factice.

    Il reste que c’est parce qu’il est impossible à l’être humain de découvrir les secrets de la mer qu’elle peut représenter pour lui l’idéal qui seul mérite et justifie une quête acharnée et sans fin que Baudelaire allait affirmer avec force dans ‘’Le voyage’’ :                             

    «Et nous allons, suivant le rythme de la lame,

    Berçant notre infini sur le fini des mers

     

    André Durand

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  • Commentaires

    1
    Mardi 16 Août 2011 à 01:24

    mon poeme preferé

    2
    nomade* Profil de nomade*
    Mardi 23 Août 2011 à 00:54

    Il m'est cher aussi

    Merci pour ton passage

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