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    BEAUX TEXTES: Eloge de la solitude

     

     Il n’y a pas la moindre sagesse dans ma vie. Pas non plus de folie. Je ne sais pas au juste ce qu’il y a dans ma vie. La vie peut-être, simplement. Et la solitude, sagesse et folie confondues. La solitude occupe ma maison à un point incroyable de sans gêne. Elle ne laisse rien en dehors d’ elle, sauf la page blanche. C’ est lorsque j’écris que je suis le moins seul. La solitude, quand elle monte dans un couple, est terrible, malfaisante. Quand elle entre chez moi, elle est – comment dire: détendue. Elle a ses habitudes, sa place faite. La solitude est une maladie dont on ne guérit qu’ à condition de la laisser prendre ses aises et de ne surtout pas chercher le remède, nulle part. J’ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d’être seuls et demandent au couple, au travail, à l’ amitié, voire, même au diable ce que ni le couple, ni le travail, ni l’amitié ni le diable ne peuvent donner : une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir affaire à la vérité solitaire de sa propre vie. Ces gens-là sont infréquentables. Leur incapacité d’être seuls fait d’eux les personnes les plus seules au monde.

     

    Christian Bobin, extrait de “L’épuisement”


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  •  BELLES HSTOIRES : Les deux amants

     

    Au début du printemps, le calife, à Bagdad, donna joyeux festin sur la rive du Tigre.

    Il gardait sous le voile une jeune beauté qui versait en chantant de sa bouche le sucre ; quand pareille à Vénus, elle prenait sa lyre, la lyre de Vénus devait faire silence.

    Elle avait à l'égard d'un page du calife, brillant comme un soleil dans le ciel de l'amour, un tel attachement qu'elle en perdait l'esprit.

    Ces amoureux étaient enchantés l'un de l'autre — ou plutôt, ils étaient possédés l'un de l'autre.

    Mais les cent gardiens qui épiaient leurs gestes ne leur permettaient point d'être l'un avec l'autre.

    Cette beauté voilée fut à bout de patience, dans le feu du désir, brûlant de solitude, et faisant sous le voile ouïr sa belle voix tout en l'accompagnant des accords de sa lyre.

    Décrivant son amour en une poésie qu'elle mit en musique, elle chanta ceci :

    « Ô ciel ! jusquas à quand seras-tu donc perfide, réduiras-tu mon âme, useras-tu ma vie ?

    Jamais je ne sentis l'ardeur de ton amour.

    D'être si peu aimée de toi, je suis honteuse.

    Mieux vaut donc qu'un instant je m'occupe de moi, que je trouve un remède à ma condition. »

    Au harem se trouvait une fille charmante qui, comme elle, savait déclamer et chanter.

    « Partout des espions te surveillent », dit-elle,

    « comment trouveras-tu le remède à tes maux ?

    — Voici comment », dit-elle en retirant son voile.

    Telle la lune qui se plonge dans le fleuve, comme un poisson, dans l'onde, elle s'abandonna.

    Le page se trouvait posté tout près de là : par la séparation son âme était amère.

    Quand la jeune beauté se jeta dans le Tigre, il la suivit, liant à son cou ses deux bras ; elle en fit tout autant et tous deux disparurent, fuyant ce qui distingue et le toi et le moi, quittant cet univers fait de dualité. 

    Ô Djâmi ! telle est la coutume de l'amour ; tel est l'amour réel ; le reste n'est que haine.

    Si tu veux te tourner vers l'océan d'amour, comme ces deux amants, à toi-même, renonce.


     

     Djâmi

    (Hekmat)


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